Un engagement véritable face à la globalisation du monde de l’art, l’exemple d’un curateur canadien

Andrew Hunter annonce son départ de la direction de l’AGO (Art Gallery of Ontario). Sa description très claire de la situation basée sur son expérience canadienne est une réflexion de portée internationale. Elle doit être partagée. Son courage est également un exemple pour tous les acteurs de l’art qui refusent une assimilation soumise au système actuel du milieu de l’art.

(Article original en anglais : www.thestar.com/entertainment/visualarts/2017/10/03/andrew-hunter-why-i-quit-the-art-gallery-of-ontario.html)
Traduction : Laetitia Knoepfli

Pourquoi je quitte l’AGO (Art Gallery of Ontario) ? Le curateur Andrew Hunter explique.

Edge+of+a+Moment_McMasterMeryl McMaster, Edge of a Moment, 2017

Une image accueille les visiteurs lorsqu’ils entrent dans « Every. Now. Then : Reframing Nationhood » (que l’on pourrait traduire simplement par : « Le passé recadré »), ma dernière exposition pour le Musée des beaux-arts de l’Ontario.

Celle-là s’appelle Edge of a Moment, et l’artiste Meryl McMaster est vue posant au bord de Head-Smashed-In Buffalo Jump, une falaise abrupte dans le sud de l’Alberta: le territoire du Traité 7, la patrie de ses ancêtres. Alors qu’elle se déplace vers le nord, son visage, masqué de peinture blanche, se détourne de la falaise et se dirige vers moi.Ce n’est pas moi qu’elle regarde, bien sûr, mais l’image me fait me sentir concerné et vraiment présent : McMaster, une voix forte dans une nouvelle génération d’artistes autochtones, évolue avec une confiance teintée d’angoisse et de tristesse quand elle «appelle ses ancêtres à voyager avec elle dans l’avenir « – un avenir alourdi par la présence de mes ancêtres et de notre héritage colonial.

J’ai eu l’honneur de co-diriger « Every. Now. Then » avec Anique Jordan, artiste, militante et conservatrice indépendante basée à Toronto. C’était notre réponse critique à Canada 150, conçue pour être un catalyseur de changement important au sein d’une institution qui reste, comme tant d’autres dans ce pays, accablée par une histoire profondément conflictuelle et semble engagée dans une profonde problématique et une histoire divisée définie par l’exclusion et l’effacement.

Porté par les voix confiantes de nombreux artistes, « Every. Now. Then ». incarne l’élan de transformation que tant d’entre nous avons senti puissant et réel. Son accueil, tant par le public que par la critique, a été remarquable et émouvant; cela confirme que cette initiative désordonnée et problématique est en phase avec ce moment.

Donc, ma décision d’abandonner ma position de leader à l’AGO (Art Gallery of Ontario) pendant l’exposition a été une surprise pour beaucoup. Pourquoi partir maintenant ?

Mon choix repose sur une déception : pas à cause de ce que nous avons réalisé, mais à cause de la fragilité de sa capacité à persister. En partant, je m’inquiète pour une institution qui hésite à céder la place à de nouvelles voix – des voix traditionnellement exclues des rôles principaux dans les institutions culturelles publiques du Canada.

Cela repose sur des questions qui ont influencé mon travail de conservateur, d’artiste, d’écrivain et d’éducateur pendant presque trois décennies : les racines élitaires et coloniales des musées publics, ce que signifie vraiment être une institution publique, et qui contrôle et est autorisé à parler dans ces domaines publics nominatifs.

J’ai toujours été préoccupé par le rôle que jouent les musées d’art dans le monde, par leur engagement réel face aux problèmes cruciaux de notre époque. J’ai la chance de pouvoir enseigner régulièrement sur les pratiques muséales et curatoriales (actuellement à l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario). Nous commençons souvent par les origines du musée contemporain, qui est né de collections privées de riches Européens, qui avaient bâti leurs fortunes sur l’extraction de ressources, et l’exploitation de personnes, issues des nations les plus vulnérables du monde.

Des établissements d’enseignement publics, ou du moins se décrivent-ils ainsi, se sont développés à partir de ces méthodes douteuses. En réalité, c’étaient des manifestations extérieures du pouvoir qui renforçaient la division des classes et validaient les systèmes corporatistes et coloniaux qui avaient enrichi leurs fondateurs. De la richesse sont nés le pouvoir et la domination culturelle : les musées ont établi des règles sociales, contraignant le grand public à des valeurs partagées qu’ils jugeaient «acceptables».

Malgré tout, pour la plupart des institutions, c’est le modèle qui perdure : la «valeur» est décidée par un très petit nombre et ensuite présentée au plus grand nombre. Quand je regarde l’AGO et tant de ses pairs, je vois une institution dirigée non pas par la participation du public, mais par le consensus générique et élitiste qui régit le marché de l’art mondial, privilégiant le produit plutôt que le bien public.

Je vois des institutions qui recherchent à prendre la main et qui remplissent des rôles clés en dehors de cette communauté et de ce pays (une communauté remarquable, par ailleurs, avec des professionnels de la culture aux voix diverses et variées qui se sont investis à fond ici pendant des décennies). À l’AGO, le département curatorial est de plus en plus dominé (à divers niveaux) par des personnes provenant des États-Unis ou formées principalement aux États-Unis. Il m’est apparu très clairement qu’il est très improbable que le poste de conservateur en chef actuellement vacant – un rôle essentiel, duquel découlent de nombreuses décisions de fond- soit occupé par un Canadien.

J’en vois trop qui manquent d’une connaissance approfondie de ce lieu. Je vois ces mêmes personnes qui s’engagent pour maintenir des divisions académiques dépassées qui prennent à tort le pas sur le type de travail interdisciplinaire, interculturel et communautaire absolument nécessaire pour que notre culture s’adapte et évolue.

Le programme actuel de réinstallation des collections permanentes d’art européen et moderne, appelé Look: Forward, met à nu ce décalage : il manque d’engagement profond avec le Canada, l’art canadien ou la diversité de cette communauté.

Je vois des institutions surdimensionnées fonctionnant comme des entreprises, qui semblent délibérément prendre la voie de l’expansion alors qu’en ce moment nous devrions tous nous attacher à réfléchir au rôle qu’elles pourraient jouer dans le débat public, et contre l’élan destructeur de telles aspirations mondiales.

Le « star system » du «monde de l’art» contemporain et le modèle corporatif hiérarchique créent des environnements de travail conflictuels, compétitifs et malsains. Pour les peuples autochtones, les personnes de couleur et de nombreux jeunes, ces institutions restent des espaces traumatisants et peu accueillants – des espaces où leur marginalisation reste au cœur de la mission des institutions.

À l’AGO, il y a eu quelques grandes expositions contemporaines d’artistes internationaux convaincants ces dernières années (Theaster Gates et Hurvin Anderson, par exemple). Mais comme pour la nouvelle collection permanente, on n’a fait que très peu pour ancrer ces projets et établir des liens significatifs avec le local, ou sortir des silos curatoriaux rigoureusement protégés. Dans ces deux exemples en particulier, les possibilités d’engagement local abondaient mais sont restées bloquées par le carcan de la globalisation du mode de l’art, vaccinées contre tout engagement véritable.

Pire, ils éclipsent constamment, en s’engageant publiquement et financièrement, le travail d’artistes de premier plan dans cette région, qui ont des carrières nationales et internationales importantes et établies de longue date. Il y a des exceptions – la Cour Communale de Song Dong, créée par Stephanie Smith, ancienne conservatrice en chef de l’AGO, avait un riche programme de contenu local développé en collaboration avec l’institution et les partenaires communautaires – mais cela est trop rare.

S’engager pour la diversité doit signifier plus qu’un simple élargissement d’une audience à un modèle officiel, plus qu’un programme missionnaire de conversion insidieux visant à accroître la confiance en ces institutions, et entrainer des communautés dans la programmation de leur propre marginalisation et effacement.

Ces débats étaient à l’avant-plan quand j’étais étudiant dans les années 1980. Les principaux textes critiques de cette époque sont aujourd’hui encore des références primordiales, trois décennies plus tard, confirmant que peu de choses ont changé.

En relisant les mots de James Baldwin, qui a vertement critiqué les barrières raciales profondes et systémiques de son époque, je trouve que ses mots sont familiers et offrent une sorte d’espoir radical. À la fin de No Name in the Street, de 1972, il parle d’une crise, du racisme et du colonialisme, d’une «crise globale, historique» qui n’allait pas se résoudre de sitôt. «Un vieux monde est en train de mourir», déclare Baldwin, «et un nouveau monde, donnant des coups de pieds dans le ventre de sa mère, le temps, annonce qu’’il est prêt à naître. Cette naissance ne sera pas aisée, et beaucoup d’entre nous sont condamnés à découvrir que nous sommes des sages-femmes extrêmement maladroites. Peu importe, tant que nous acceptons que nous sommes responsables du nouveau-né : l’acceptation de la responsabilité est la clé des compétences nécessaires à l’évolution. »

Et j’en reviens donc donc à Edge of a Moment, à cette image de Meryl McMaster qui traverse ce paysage sublime. J’imagine qu’elle se détourne alors que je peine à la suivre. Elle marche vers le futur avec ses ancêtres pendant que j’implore les miens de rester en arrière, pour rendre et redonner cet espace. Intact.

 *  *  *

Artistes autochtones à découvrir :

Meryl McMaster

Née en 1988 à Ottawa, Meryl McMaster y demeure et y travaille toujours. Les paysages dans lesquels elle se met en scène sont partie intégrante de son monde, laissant la porte ouverte à de multiples interprétations entre mythes et narrations à la manière des paraboles. Elle arbore sur ses photographies de multiples accessoires, parmi lesquels bijoux et talismans qui deviennent ainsi prolongation de son corps. Par son œuvre, elle explore sa double origine : membre de la nation Siksika par son père, et eurocanadienne – britannique et néerlandaise par sa mère.

http://merylmcmaster.com


Robert Houle 

Peintre, auteur, conservateur est enseignant, Robert Houle est né en 1947 à Saint-Boniface, Winnipeg. Durant ses années de formation, il se plonge dans les pratiques spirituelles autochtones et est influencé par le catholicisme. La double expérience de ces traditions est présente dans son travail où les symboles et les objets rituels autochtones sont combinés à des techniques de peinture et de sculpture occidentales. Il s’inspire également de son héritage saulteaux et de l’histoire et la poésie qui s’y rattache aussi bien que de l’art contemporain, de la politique et de la littérature pour créer une œuvre largement perçue comme un langage visuel indigène unique.
(Source : https://www.beaux-arts.ca/collection/artiste/robert-houle)

http://www.thebelgoreport.com/2011/11/artifact-abstraction-robert-houle-at-galerie-nicolas-robert


Rebecca Belmore

Née en 1960 à Upsala, un village du nord de l’Ontario, Rebecca Belmore déménage en 1993 à Sioux Lookout. Elle s’inspire de ses racines Anishinabe pour aborder les thèmes de l’identité autochtone et de la justice sociale. Son œuvre variée (sculptures, vidéos, photographies et installations) évoque les liens entre corps, géographie et réalités actuelles des communautés des Premières nations. Parmi ses œuvres les plus célèbres se trouve The Named and the Unnamed (2002), une installation qui commémore les femmes qui ont disparu du Vancouver Downtown Eastside.
(Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rebecca_Belmore)

http://www.rebeccabelmore.com

https://www.banffcentre.ca/articles/creative-voices-1991-rebecca-belmore-gave-voiceless-megaphone
http://belkin.ubc.ca/satellite/rebecca-belmore-the-named-and-the-unnamed http://canadianart.ca/reviews/rebecca-belmore


 

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FEU POUR FEU

Le lundi 8 mai 2017
à 19h00
à l’Espace Gâtines

« Feu pour Feu »
de Carole Zalberg
Discussion et lecture

et

« Dashed Hopes »
de Guy Oberson
Dessins et peinture

***

« Je n’ai jamais oublié que nous sommes ici non pour y être heureux mais parce que là-bas nous n’aurions tout simplement pas vécu. »

Feu pour feu retrace l’exil d’un homme et de son bébé de la Terre Noire au Continent
Blanc, dans une démocratie dominée par la loi du marché à l’heure de la dégradation
spectaculaire de la culture.

C’est aussi le saisissant cri d’amour d’un parent pour son enfant, entre deux générations,
deux pays et deux réalités diamétralement opposés.

Le roman de Carole Zalberg est adapté au théâtre et mis en scène par Gerardo Maffei au Théâtre de Belleville du 19 avril au 9 juillet 2017.

Lecture de Fatima Soualhia Manet, comédienne.

Discussion de l’approche de l’adaptation du roman au théâtre par Gerardo Maffei, metteur en scène .

En présence de l’auteur Carole Zalberg et de Laura Poignet, du Théâtre de Belleville.

Présentation et animation par Nancy Huston.

***

« Dashed Hopes »
de Guy Oberson
dessins et peintures

L’artiste visuel suisse Guy Oberson a créé une série intitulée « Dashed Hopes », dont le contenu fait référence à la situation actuelle des migrants.

Après avoir montré cette série dans une exposition monographique intitulée « Je ne peux fermer les yeux » dans l’espace d’art contemporain de Thonon-les-bains, l’artiste accroche ces oeuvres pour accompagner la présentation de « Feu pour feu ».

dashed hope

Adresse de l’Espace Gâtines :
9, rue des Gâtines
75020 Paris

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TAILLE DIRECTE

David Clerc peinture et gravure
Eric Sansonnens sculpture

2 et 3 décembre 2016

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Exposition-événement réunissant deux artistes visuels d’origine suisse.

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L’ASTRE METIS

astre-metis-04

textes d’Arthur Bidegain
gravures sur bois de David Clerc
préface de Jean-Claude Pirotte

Editions Quelques Mots Lire la suite

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FEU LE VIVANT

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collaboration de

NANCY HUSTON
et de
HAZEL KARR Lire la suite

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